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Michel Mouillart (Frics) : « Vers un renforcement de la diagonale des faibles densités ? »

- Le - par la rédaction d'Immoweek

Au cours des 50 dernières années, la métropolisation et la littoralisation ont bouleversés l’équilibre des territoires et la population s’est redistribuée. Les territoires de montagne, les plaines et les plateaux du centre et du Nord-Est ainsi que les zones rurales du Sud-Ouest ont vu leur population décliner.

Et la " diagonale des faibles densités ", qui a souffert du départ d’une partie de sa population, a perdu une part importante de son tissu économique : la cessation d’activité de nombreuses exploitations agricoles a laissé se répandre la désolation des friches agricoles, la fermeture des petites (et souvent des moyennes) unités industrielles a plongé des populations dans la détresse, la régression des industries anciennes s’est traduite par l’abandon des populations loin de l’ère du (tout) numérique…

La répartition des villes et des territoires entre ceux qui ont connu l’essor démographique et les autres coïncide alors avec la géographie de croissance économique et de l’emploi, de la richesse des populations et de la présence (ou de la proximité) des équipements collectifs (santé, éducation et culture). L’unité de la République a été défaite sur le terrain du développement humain, économique et social.

Ainsi, entre 1962 et 2014, alors qu’une grande majorité des départements ont connu une croissance démographique (soutenue), une dizaine de départements du Centre et du Nord-Est ont vu leur population décliner. Mais alors que, dans le même temps, se constatait un renforcement de l’urbanisation, depuis 2009, la population des 100 plus grandes villes françaises n’a augmenté que de 0,3% en moyenne par an (contre 0,5% au niveau national), 27 d’entre elles ayant perdu des habitants.

Néanmoins, s’est accompagnée d’un étalement urbain, la majorité des ménages urbains vivant désormais dans les banlieues ou les couronnes périurbaines. La périurbanisation a alors entraîné un essor important des mobilités.

L’étalement urbain qui en résulte a aussi un impact sur les espaces ruraux. Les campagnes proches des villes sont devenues des espaces d’habitation et de loisirs pour les urbains. Par contre, les espaces ruraux éloignés des villes, peu desservis par le réseau autoroutier ou ferroviaire, ont vu leur population diminuer et le développement de leurs activités économiques interrompu.

Dans ce contexte, la présentation des projections démographiques au niveau des territoires (régions et départements, notamment) a été faite récemment par l’Insee. Elle s’appuie pour l’essentiel sur une déclinaison du scénario central national réalisée avec le modèle Omphale. Et elle permet d’éclairer ce que seront les tendances des mouvements de population à venir, partout sur le territoire national.

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Mais les évolutions projetées de population dans le cadre du scénario central d’Omphale sont issues d’une reproduction (à l’identique) des tendances observées sur les années récentes (les années 2013 à 2015) pour les variables que sont les naissances, les décès et les migrations résidentielles. Ces variables sont pourtant essentielles dans la détermination de la dynamique démographique des territoires, comme elles le sont d’ailleurs au niveau national pour des exercices prospectifs à 25 ou 50 ans. Il aurait dès lors semblé logique que pour la construction de scénarios aussi importants pour les territoires, une meilleure attention soit accordée aux variantes, basse et haute ; ce qui n’est bien souvent pas le cas, les décideurs se limitant à la prise en compte de tendances centrales décrivant une évolution de la population qui s’avérera souvent en déçà de la réalité. Surtout, bien sûr, lorsque les actions publiques locales en faveur de l’extension du parc de logements ont été sous dimensionnées pour s’adapter à des scénarios démographiques malthusiens.

Reproduisant donc presque toujours les tendances passées de l’évolution des populations, les projections renforcent l’idée suivant laquelle seuls les territoires des métropoles bénéficieront d’un dynamisme démographique renforcé à l’avenir.

Le mouvement de métropolisation et de littoralisation à l’oeuvre par le passé aura donc toute chance de se renforcer, accentuant par là même les déséquilibres entre les territoires. Et pour beaucoup, le mouvement paraît irréversible. Par exemple, le Grand Est et la plupart de ses départements devrait connaître un nouvel épisode d’atonie démographique ; de toutes les régions métropolitaines, ce serait celle où la croissance démographique serait la plus faible (+0,07% par an en moyenne), soit quatre fois moins que l’ensemble du territoire national. L’évolution démographique serait marquée par le vieillissement de la population, porté par l’arrivée au grand âge des générations du baby-boom. Et inversement, les moins de 65 ans seraient moins nombreux en 2050 qu’actuellement (-0,3% par an). En outre, sur la période 2013-2050, le solde naturel serait plus faible qu’ailleurs en France.

Bien sûr, on pourra remarquer que la donne aurait été sensiblement différente si la variante haute avait été prise comme référence : puisqu’alors, même dans le Grand Est, la population devrait croître de près de 12% à l’horizon 21050 (donc à un rythme comparable à celui attendu pour l’ensemble de la Métropole)… contre moins de 3% dans le scénario central !

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D’ailleurs, la présentation qui est faite pour la région Bourgogne-France Comté prend acte de cela, laissant ouvert le choix du scénario de référence. Certes, si les tendances démographiques récemment observées se poursuivaient comme le suppose le scénario central, la population régionale augmenterait en moyenne de 0,13% par an entre 2013 et 2050, contre +0,32% en Métropole mais plus rapidement que dans le Grand Est par exemple. Pour autant, jusqu’en 2020, le nombre de naissances l’emporterait encore sur celui des décès et soutiendrait ainsi la croissance de la population. Le solde naturel deviendrait ensuite déficitaire et seules les migrations permettraient alors de gagner des habitants.

Mais si les hypothèses concernant la fécondi- té, la mortalité et les migrations étaient plus ambitieuses et ne se contentaient pas de reproduire un passé récent marqué par la grande récession, la population attendue à l’horizon 2050 sera plus élevée7 : elle comp- terait près de 3,2 millions de personnes en 2050 dans la variante haute, contre 2,95 mil- lions dans le scénario central. Cela signifie que compte tenu du nombre de personnes par ménage attendu en 2050, il faudrait alors construire au total 125 000 logements de plus que dans le scénario central (au moins 3 500 logements de plus chaque année).

On perçoit donc bien toute l’importance du choix du scénario démographique retenu afin de décrire le paysage attendu dans les prochaines années8. En retenant un scénario central (voire même sur certains territoire, un scénario proche de la variante basse), les collectivités locales font implicitement (?) le choix d’un modèle de décroissance démo- graphique et économique. Avec à la clé, un renforcement du sous dimensionnement du parc de logements. Une telle stratégie donne alors raison aux pouvoirs publics qui, depuis la fin des années 2000, ont progressivement renforcé leur actions en faveur de ce qui est improprement qualifié de " marché tendu " et au détriment des territoires ruraux et inter- médiaires.

Le choix des scénarios démographiques pour demain valide trop souvent des orientations de la politique publique du logement peu propices à la cohésion (et encore moins à l’égalité) des territoires.

Une chronique signée Michel Mouillart.


1 – Sur ces points : Michel Mouillart, " Logement et territoires, l’impératif du développement partagé ! ", Les Entretiens d’Inxauseta, Bunus le 25 août 2017.
2 – Ces migrations pendulaires qui correspondent au déplacement de population matin et soir pour se rendre et revenir de leur lieu de travail souvent situé dans le centre-ville.
3 – David Desrivierre, " D’ici 2050, la population augmentera dans toutes les régions de métropole ", Insee Première, n°1652, juin 2017.
4 – Voire souhaitable, comme " si l’épanouissement des créateurs de start-up dans les incubateurs et les clusters mégapolisés " permettait de compenser " l’éradication des paysans, des artisans et du petit commerce " qui ont fait vivre les territoires ruraux et intermédiaires, pour reprendre la célèbre expression de Natacha Polony (" On souhaite à Macron de réussir, mais quoi ? ", Le Figaro, 19 mai 2017).
5 – Anh Van Lu et Flora Vuillier-Devillers, " Des perspectives de croissance démographique peu favorables ", Insee Analyses Grand Est, n°45, juin 2017.
6 – David Brion, Philippe Rossignol et Amandine Ulrich, " Projections de population à l’horizon 2050 : faible croissance et vieillissement accentué ", Insee Analyses Bourgogne-Franche Comté, n°15, juin 2017.
7 – Avec un solde migratoire de 4 000 unités par an dans la variante haute contre 2 600 dans le scénario central ; un indice de fécondité à 2 contre 1,9 ; et une espérance de vie plus élevée de 2,5 années à l’horizon 2050.
8 – Comme cela a été présenté récemment : Michel Mouillart, " Les tendances démographiques de la France ", Immoweek, n°866, 26 mai 2017.

La rédaction d'Immoweek

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